Techniques modernes de cryoconservation

Refroidissement jusqu'à des températures cryogéniques

Entre la table d'opération et le récipient Dewar de stockage, la température diminue lentement et progressivement, en passant par la transition vitreuse, jusqu'à atteindre -196 °C. Voici pourquoi ce refroidissement prend de plusieurs jours à plusieurs semaines, et pourquoi le précipiter compromettrait le succÚs de l'intervention chirurgicale.

La partie dramatique d’une cryoconservation – la standby, l’intervention chirurgicale, l’application de l’antigel – se dĂ©roule en quelques heures. Ce qui suit, c’est la partie dont personne ne fait de film : une baisse lente et surveillĂ©e de la tempĂ©rature qui peut durer de quelques jours Ă  plusieurs semaines. On serait tentĂ© de considĂ©rer cela comme une simple question de logistique, un trajet tranquille entre la table d’opĂ©ration et la cuve de stockage. Ce n’est pas le cas. C’est lors de ce refroidissement que la vitrification s’achĂšve rĂ©ellement, et c’est lĂ  qu’une erreur commise Ă  la hĂąte peut discrĂštement rĂ©duire Ă  nĂ©ant tout ce que l’intervention vient d’accomplir.

La tĂąche Ă  accomplir au cours de cette phase est d’une simplicitĂ© trompeuse Ă  dĂ©crire, mais vĂ©ritablement difficile Ă  rĂ©aliser : faire passer un corps imprĂ©gnĂ© de cryoprotecteur d’une tempĂ©rature lĂ©gĂšrement supĂ©rieure au point de congĂ©lation jusqu’à -196 °C sans que les contraintes thermiques ne le dĂ©truisent. Pour y parvenir, il faut procĂ©der lentement, de maniĂšre rĂ©guliĂšre et en respectant scrupuleusement une tempĂ©rature bien prĂ©cise.

Un grand thermomÚtre, avec une flÚche pointant vers le bas à cÎté, et une vapeur blanche, douce et froide
Le refroidissement se fait lentement, par une descente réguliÚre vers le froid intense, jamais précipitée.

La température qui importe vraiment, c'est la température de transition vitreuse

Une fois que l'intervention de perfusion a remplacĂ© la majeure partie de l'eau contenue dans le corps par des agents cryoprotecteurs, le tissu est prĂȘt Ă  subir une vitrification plutĂŽt qu'une congĂ©lation. C'est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side tout l'intĂ©rĂȘt de cette technique : la congĂ©lation forme des cristaux de glace qui dĂ©truisent les cellules, tandis que la vitrification transforme le tissu en verre, un solide dĂ©pourvu de cristaux et de fragments susceptibles de se dilater.

Cette transition d’un liquide visqueux vers un verre solide se produit Ă  la tempĂ©rature de transition vitreuse, aux alentours de -130 °C. Au-dessus de cette tempĂ©rature, le tissu cryoprotĂ©gĂ© se prĂ©sente sous la forme d’un sirop capable de s’écouler et de se rĂ©organiser. En dessous, le mouvement molĂ©culaire a tellement ralenti que la structure se fige et reste inchangĂ©e. C’est la transition vitreuse, et non la tempĂ©rature de stockage bien plus basse, qui dĂ©termine si l’on obtient ou non un verre. Tout notre processus de refroidissement est organisĂ© de maniĂšre Ă  franchir cette limite sans problĂšme.

Pourquoi les rythmes lents, voire réguliers, sont plus rapides

Si l'on refroidit un objet solide de maniĂšre inĂ©gale, sa surface se contracte tandis que son intĂ©rieur reste chaud et plus volumineux. Ce dĂ©calage gĂ©nĂšre une contrainte mĂ©canique et, en dessous de la tempĂ©rature de transition vitreuse — oĂč le matĂ©riau est cassant plutĂŽt qu'Ă©lastique —, une contrainte suffisante provoque une fracture : de vĂ©ritables fissures qui traversent le tissu. C'est l'Ă©quivalent cryogĂ©nique de verser de l'eau bouillante dans un verre froid et de le voir se fendre, sauf que le verre, ici, c'est le cerveau d'une personne.

La stratĂ©gie consiste Ă  refroidir lentement et uniformĂ©ment afin que l'ensemble du corps reste Ă  une tempĂ©rature proche tout au long de la descente, en limitant ainsi les gradients thermiques. Un refroidissement rapide fait gagner du temps dont le patient n’a plus besoin, mais entraĂźne en contrepartie des fractures. La descente Ă  travers la transition vitreuse est donc dĂ©libĂ©rĂ©ment progressive, et la vitesse est surveillĂ©e plutĂŽt que devinĂ©e. Un bref maintien prĂšs de la transition vitreuse peut Ă©galement permettre aux contraintes accumulĂ©es de se relĂącher avant que le tissu ne devienne complĂštement cassant, de la mĂȘme maniĂšre que l’on pourrait laisser une structure tendue se stabiliser avant de la soumettre Ă  une charge supplĂ©mentaire. Rien de tout cela ne change la destination ; cela dĂ©termine simplement si le patient y arrive intact.

Pourquoi continuons-nous à descendre jusqu'à -196 °C ?

Si le verre se forme Ă  environ -130 °C, pourquoi descendre encore d’une soixantaine de degrĂ©s ? Pour disposer d’une marge de sĂ©curitĂ© et d’un thermostat « gratuit ». À -196 °C, le point d’ébullition de l’azote liquide, le temps biologique s’arrĂȘte effectivement et la tempĂ©rature de stockage se rĂ©gule d’elle-mĂȘme : tant qu’il y a de l’azote liquide dans le rĂ©servoir, le contenu reste exactement Ă  -196 °C, sans compresseur et sans dĂ©pendre du rĂ©seau Ă©lectrique. Conserver les tissus bien en dessous de la transition vitreuse permet de les maintenir au cƓur de la zone stable, loin de toute tempĂ©rature Ă  laquelle le verre pourrait se ramollir ou la glace pourrait refaire son apparition. La logique complĂšte derriĂšre ce chiffre est une histoire Ă  part entiĂšre, racontĂ©e dans l’article « Pourquoi la cryoconservation se fait Ă  -196 °C ».

Le problĂšme, c’est que plus on descend en dessous de la tempĂ©rature de transition vitreuse, plus le verre devient fragile et plus le risque de fracture augmente. C’est donc cette descente profonde de -130 °C Ă  -196 °C qui constitue la phase la plus dĂ©licate de tout le processus de refroidissement ; elle s’effectue lentement, sur plusieurs jours voire plusieurs semaines, prĂ©cisĂ©ment parce que le matĂ©riau est alors Ă  son niveau de fragilitĂ© maximal.

L'option à température intermédiaire

Il existe un moyen de sacrifier un peu de stabilitĂ© pour rĂ©duire considĂ©rablement les fractures, et cette technique porte un nom : le stockage Ă  tempĂ©rature intermĂ©diaire, ou ITS. Au lieu de conserver le patient Ă  la tempĂ©rature maximale de -196 °C, l’ITS le maintient Ă  une tempĂ©rature plus proche de la transition vitreuse, soit environ -140 °C, ce qui est bien en dessous de cette transition mais nettement plus chaud que l’azote liquide.

Le raisonnement est simple. La majeure partie du risque de fissuration provient des forts gradients thermiques et de la fragilitĂ© du verre aux profondeurs les plus froides. En restant juste en dessous de la transition vitreuse, le verre reste solide et stable tout en rĂ©duisant considĂ©rablement les contraintes mĂ©caniques susceptibles de le fissurer. L’inconvĂ©nient est qu’il est plus difficile de maintenir une tempĂ©rature intermĂ©diaire prĂ©cise que de laisser un liquide en Ă©bullition se stabiliser Ă  -196 °C ; l’ITS nĂ©cessite donc un matĂ©riel de stockage plus sophistiquĂ©. Il s’agit d’un vĂ©ritable compromis technique, et non d’une solution miracle, et c’est l’un des domaines d’exploration actuels pour amĂ©liorer la qualitĂ© de la conservation dans les installations de stockage Ă  long terme.

Le lien entre la chirurgie et le Dewar

Avec un peu de recul, on comprend mieux que la phase de refroidissement est en quelque sorte un pont. D’un cĂŽtĂ© se trouve la table d’opĂ©ration, oĂč l’antigel a Ă©tĂ© injectĂ©. De l’autre, le vase Dewar de stockage, oĂč le « patient » attendra, peut-ĂȘtre pendant des siĂšcles. Ce pont est la seule partie du parcours oĂč le tissu traverse la dangereuse transition vitreuse pour entrer dans le froid extrĂȘme qui le rend cassant, et c’est cette partie qui dĂ©termine si le verre qui se forme sera intact ou fissurĂ©.

C’est pourquoi nous considĂ©rons la phase de refroidissement comme une procĂ©dure Ă  part entiĂšre, surveillĂ©e et documentĂ©e, plutĂŽt que comme un simple dĂ©tail du transport. La courbe de refroidissement est intĂ©grĂ©e au dossier mĂ©dical permanent du patient et fait partie des Ă©lĂ©ments Ă©valuĂ©s dans le cadre de nos procĂ©dures de contrĂŽle qualitĂ©. Une phase de refroidissement sans incident est un travail invisible, le genre de travail que personne ne remarque prĂ©cisĂ©ment parce que tout s’est dĂ©roulĂ© sans accroc.

La vitrification ne s'achĂšve pas sur la table d'opĂ©ration ; elle s'achĂšve au cours de la descente lente et prudente vers la transition vitreuse, oĂč tout l'art consiste Ă  procĂ©der avec douceur.

Le refroidissement est une mĂ©thode, pas un objectif, et c’est pendant la phase de refroidissement que cette mĂ©thode est la plus exigeante. Allez-y doucement, maintenez un rythme rĂ©gulier, respectez la transition vitreuse, laissez une marge gĂ©nĂ©reuse en dessous de celle-ci, et le patient franchira le cap entre l’intervention chirurgicale et la conservation sous la forme d’un verre intact, prĂȘt Ă  attendre.

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