Techniques modernes de cryoconservation

Évolution des techniques de vitrification au fil du temps

L'antigel médical utilisé aujourd'hui n'a pas été inventé d'un seul coup. Il est le fruit de quarante ans d'évolutions successives, chacune corrigeant une faille spécifique de la version précédente. Voici cette évolution, depuis la proposition de Fahy en 1984 jusqu'aux modÚles VM1 et M22.

Il est tentant de considĂ©rer la solution cryoprotectrice comme une donnĂ©e immuable, une recette unique et ingĂ©nieuse qui rend la vitrification possible. Il n’en est rien. L’antigel mĂ©dical utilisĂ© aujourd’hui est le dernier survivant d’environ quarante ans d’itĂ©rations, une lignĂ©e de solutions dont chaque gĂ©nĂ©ration avait pour but de corriger une faille spĂ©cifique et identifiĂ©e de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Se plonger dans cette histoire est le meilleur moyen de comprendre pourquoi les solutions actuelles se prĂ©sentent sous cette forme, et pourquoi personne ne prĂ©tend qu’elles constituent le dernier mot en la matiĂšre.

Le fil conducteur de toute cette histoire est un dilemme. Pour procĂ©der Ă  la vitrification, il faut une concentration suffisamment Ă©levĂ©e de cryoprotecteur afin d’empĂȘcher la formation de glace. Or, les cryoprotecteurs sont toxiques, et plus on en utilise, plus on empoisonne le tissu que l’on cherche Ă  prĂ©server. Chaque gĂ©nĂ©ration de cette lignĂ©e reprĂ©sente une nouvelle tentative pour bĂ©nĂ©ficier de l’effet anti-glace sans en payer le prix fort en termes de toxicitĂ©.

Trois flacons de laboratoire, disposés en ligne et représentant des formulations de plus en plus perfectionnées, reliés par une flÚche pointant vers l'avant, illustrant l'évolution des formulations de cryoprotecteurs
Chaque génération de cryoprotecteur a permis de corriger une faille de la génération précédente.

1984 : Fahy propose la vitrification

Ce saut conceptuel est l’Ɠuvre du cryobiologiste Greg Fahy, qui a proposĂ© en 1984 d’utiliser la vitrification, plutĂŽt que la congĂ©lation contrĂŽlĂ©e, pour la cryoconservation. L’idĂ©e Ă©tait d’abandonner complĂštement la bataille perdue d’avance contre les cristaux de glace. Au lieu d’essayer de congeler les tissus avec suffisamment de douceur pour que les cristaux restent petits, il s’agissait de les imprĂ©gner d’une quantitĂ© suffisante de cryoprotecteur et de les refroidir assez rapidement pour que l’eau ne cristallise jamais, mais se transforme plutĂŽt en verre. C’est cette distinction qui reste au cƓur du domaine, explorĂ©e Ă  travers la diffĂ©rence entre la congĂ©lation et la vitrification. Cette proposition a recadrĂ© le problĂšme, le faisant passer de « comment rendre la glace inoffensive » Ă  « comment Ă©viter la glace tout en tirant parti de la chimie qui nous le permet », et c’est sur cette chimie que portent les travaux depuis lors.

Les générations, chacune corrigeant les erreurs de la précédente

Ce qui a suivi, c'est une évolution que l'on peut suivre comme un journal des modifications, chaque version corrigeant un défaut.

  • Les premiers mĂ©langes Ă  agent unique. Les premiĂšres tentatives reposaient largement sur un seul cryoprotecteur. Elles permettaient de vitrifier de petits Ă©chantillons, mais s'avĂ©raient trop toxiques aux concentrations nĂ©cessaires pour des tissus de plus grande taille.
  • Le DMSO associĂ© Ă  des amides et au propylĂšne glycol. La combinaison de ces agents permet Ă  chacun d'entre eux de remplir une partie de la tĂąche Ă  une dose plus faible et moins toxique. Les solutions Ă  base de DMSO associĂ©es Ă  des amides tels que l'acĂ©tamide ou le formamide, ainsi qu'au propylĂšne glycol, ont constituĂ© une vĂ©ritable avancĂ©e. Les formulations de cette famille, notamment celles connues sous les noms de VS41A et VS55, ont permis de vitrifier des volumes importants de tissus.
  • L'Ă©thylĂšne glycol Ă  la place du propylĂšne glycol. Le propylĂšne glycol prĂ©sentait en effet ses propres problĂšmes de toxicitĂ© et de refroidissement. Son remplacement par l'Ă©thylĂšne glycol a permis de rĂ©duire ces problĂšmes tout en conservant le pouvoir antigel.
  • Ajout de polymĂšres. De grosses molĂ©cules de polymĂšres ont Ă©tĂ© introduites pour aider Ă  stabiliser le verre et Ă  empĂȘcher la formation de givre, sans avoir Ă  ajouter davantage de petits agents toxiques.
  • MolĂ©cules anti-formation de glace. Des molĂ©cules spĂ©cialisĂ©es qui interfĂšrent directement avec la nuclĂ©ation de la glace permettent d'obtenir la mĂȘme vitrification Ă  des concentrations totales plus faibles, ce qui garantit lĂ  encore une rĂ©sistance Ă  la formation de glace sans toxicitĂ© supplĂ©mentaire.
  • Augmentation de la tonicitĂ© des composants non pĂ©nĂ©trants. Une modification subtile mais importante. L'augmentation de la tonicitĂ© des parties de la solution qui ne pĂ©nĂštrent pas dans les cellules a permis de lutter contre les lĂ©sions dues au froid, une forme de dommage induit par le froid distincte de la formation de glace, amĂ©liorant ainsi la tolĂ©rance des tissus au froid intense.

Aucune de ces avancées ne constituait à elle seule une révolution. C'est leur combinaison qui explique pourquoi un cryoprotecteur moderne permet aujourd'hui de vitrifier des tissus volumineux à des concentrations auxquelles les solutions antérieures n'auraient pas pu résister.

Les solutions actuelles destinées à un usage humain : VM1 et M22

Cette lignĂ©e aboutit aux deux solutions utilisĂ©es aujourd’hui pour la cryoconservation humaine. La solution VM1 est utilisĂ©e par Tomorrow.bio le Cryonics Institute; la solution M22 est utilisĂ©e par Alcor. Toutes deux sont les descendantes directes de la lignĂ©e de Fahy et intĂšgrent les enseignements durement acquis mentionnĂ©s ci-dessus : des mĂ©langes Ă  plusieurs agents pour rĂ©partir la charge toxique, des molĂ©cules bloquant la formation de glace et un ajustement minutieux des composants non pĂ©nĂ©trants. Elles ne sont pas interchangeables, et les diffĂ©rences entre les solutions proposĂ©es par les prestataires expliquent en partie pourquoi le choix d’un prestataire est une vĂ©ritable dĂ©cision et non une simple formalitĂ©.

Un outil mĂ©rite d'ĂȘtre mentionnĂ©, car il illustre l'Ă©volution de ce domaine. Auparavant, le dĂ©veloppement de ces solutions impliquait de tester la toxicitĂ© par essais et erreurs, une mĂ©thode coĂ»teuse et lente qui menait souvent Ă  l’échec. L’introduction d’un indicateur de prĂ©diction de la toxicitĂ©, souvent dĂ©signĂ© par le sigle qv*, a permis aux chercheurs d’estimer Ă  l’avance la toxicitĂ© d’une solution candidate et de s’orienter vers des formulations moins nocives avant mĂȘme de tester le produit sur des tissus. Transformer la toxicitĂ©, qui Ă©tait auparavant une surprise, en un chiffre que l’on peut optimiser, c’est exactement le genre de maturation qui fait progresser un domaine, et c’est cette mĂȘme dynamique qui est Ă  l’origine des avancĂ©es plus gĂ©nĂ©rales de ce domaine.

La preuve que cela fonctionne au-delà de la cryogénisation

On serait en droit de se demander si toute cette lignĂ©e prĂ©serve rĂ©ellement quelque chose, ou si elle ne fait que donner une impression de rigueur. La rĂ©ponse rassurante est que la vitrification a Ă©tĂ© mise en Ɠuvre sur de vĂ©ritables tissus en dehors du contexte de la cryogĂ©nie. Des Ă©chantillons vitrifiĂ©s puis rĂ©chauffĂ©s de valves cardiaques, de cornĂ©es, de vaisseaux sanguins et de coupes cĂ©rĂ©brales ont conservĂ© leur structure et, dans certains cas, leur fonction. Il ne s’agit pas d’ĂȘtres humains entiers, et l’honnĂȘtetĂ© exige de reconnaĂźtre que passer d’une coupe Ă  un corps reste difficile, un point clairement mis en Ă©vidence par les dĂ©fis techniques liĂ©s Ă  une conservation de haute qualitĂ©. Mais ces rĂ©sultats Ă©tablissent que le principe fondamental – remplacer l’eau par un antigel et transformer le tout en verre – prĂ©serve vĂ©ritablement la structure biologique intacte.

La premiĂšre personne, et ce que l'histoire laisse entendre

Ce tournant pour l'humanitĂ© s'est produit en 2000, lorsque FM-2030, penseur futuriste et transhumaniste, est devenu la premiĂšre personne Ă  subir une vitrification plutĂŽt qu'une cryoconservation classique. Cet Ă©vĂ©nement s'inscrit dans une Ă©volution plus longue, retracĂ©e dans une brĂšve histoire de la cryogĂ©nisation, et il marque le moment oĂč la chimie Ă©voquĂ©e plus haut a cessĂ© d'ĂȘtre un simple exercice de laboratoire pour commencer Ă  ĂȘtre appliquĂ©e Ă  des ĂȘtres humains.

C'est la leçon profonde de cette histoire qu'il convient de retenir. Les solutions se sont améliorées de génération en génération, chacune corrigeant une faille précise, ce qui signifie que les solutions actuelles ne constituent pas un produit fini imposé d'en haut. Elles représentent la meilleure version actuelle d'une recette qui ne cesse de s'améliorer depuis quarante ans, et il n'y a aucune raison de penser que VM1 et M22 marquent la fin de cette évolution.

L'antigel médical qui vitrifie aujourd'hui une personne n'est pas une invention, mais le fruit d'une longue lignée, chaque génération corrigeant la toxicité ou la glace qui avait eu raison de la précédente.

C'est une situation à la fois qui incite à l'humilité et qui est encourageante. Elle incite à l'humilité, car cela signifie que les solutions actuelles sont, par nature, imparfaites. Elle est encourageante, car une méthode qui n'a cessé de s'améliorer depuis quatre décennies est précisément le genre de chose qui continue à s'améliorer, et chaque amélioration augmente les chances de survie des personnes qui en bénéficient.

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