On a souvent tendance Ă considĂ©rer la cryoconservation comme une question de « tout ou rien » : soit une personne est cryoconservĂ©e, soit elle ne lâest pas. En rĂ©alitĂ©, il sâagit dâun spectre de qualitĂ©, et la position dâun cas donnĂ© sur ce spectre dĂ©pend dâune poignĂ©e dâobstacles techniques spĂ©cifiques. Aucun dâentre eux nâa rien de mystĂ©rieux. Chacun constitue un problĂšme dâingĂ©nierie concret que le secteur sâefforce activement de rĂ©soudre. Les comprendre permet de saisir ce que signifie rĂ©ellement la « haute qualitĂ© » et pourquoi elle est plus difficile Ă atteindre quâil nây paraĂźt.
1. Le temps, car l'ischĂ©mie ne s'arrĂȘte jamais
La premiĂšre contrainte, et la plus importante, est la rapiditĂ©. DĂšs lâarrĂȘt cardiaque, le cerveau commence Ă souffrir dâischĂ©mie, un manque dâoxygĂšne qui dĂ©grade la structure mĂȘme que la prĂ©servation vise Ă sauver. Tous les patients actuels en souffrent dans une certaine mesure ; la seule question est de savoir dans quelle mesure. En lâabsence dâune standby sur place, un cas peut impliquer de nombreuses heures dâischĂ©mie froide prĂ©cĂ©dĂ©es dâune ischĂ©mie chaude, bien plus destructrice. Câest pourquoi la communautĂ© scientifique tente dĂ©sormais de la mesurer directement, Ă lâaide dâindicateurs proposĂ©s tels que la « mesure standardisĂ©e de lâexposition ischĂ©mique », et pourquoi toute la course contre la dĂ©gradation cellulaire sâarticule autour de la rĂ©duction de cette fenĂȘtre temporelle. Le temps est, de loin, le levier le plus important en matiĂšre de qualitĂ©.
2. Absence de refusion : le problÚme aprÚs le délai
LâischĂ©mie laisse des sĂ©quelles graves. Une fois que les tissus ont Ă©tĂ© privĂ©s de sang pendant un certain temps, il est souvent impossible de simplement y faire circuler Ă nouveau du liquide : la microcirculation rĂ©siste Ă la reperfusion, un phĂ©nomĂšne appelĂ© « no-reflow ». Les recherches Ă ce sujet donnent Ă rĂ©flĂ©chir. Dans les Ă©tudes portant sur la perfusion retardĂ©e, ni les anticoagulants administrĂ©s au prĂ©alable, ni les mĂ©dicaments thrombolytiques administrĂ©s par la suite nâont permis de rĂ©tablir complĂštement la circulation, ce qui signifie que le « no-reflow » ne se limite pas aux caillots sanguins. Si la solution protectrice ne parvient pas Ă atteindre le tissu de maniĂšre homogĂšne, certaines parties du cerveau restent sans protection, quelle que soit la qualitĂ© de cette solution. Vaincre le « no-reflow » est lâun des problĂšmes ouverts les plus difficiles de ce domaine.
3. La glace et la propriĂ©tĂ© la plus gĂȘnante du corps humain
Le corps humain est composĂ© dâenviron 60 % dâeau, et lâeau se dilate dâenviron 9 % lorsquâelle gĂšle, formant des cristaux acĂ©rĂ©s qui rompent les cellules. EmpĂȘcher la formation de glace est la raison dâĂȘtre mĂȘme de la vitrification. Mais lâefficacitĂ© de la vitrification dĂ©pend entiĂšrement de la rĂ©partition du cryoprotecteur dans les tissus. Partout oĂč lâagent ne parvient pas Ă atteindre, peut-ĂȘtre en raison dâun manque de reflux, de la glace peut encore se former. Une conservation de haute qualitĂ© implique dâacheminer une quantitĂ© suffisante de cryoprotecteur partout oĂč cela est nĂ©cessaire, ce qui est bien plus facile Ă dire quâĂ faire.
4. Le compromis entre toxicité et dommages dus au froid
Les cryoprotecteurs qui empĂȘchent la formation de glace sont eux-mĂȘmes toxiques aux concentrations requises, et les tissus peuvent Ă©galement subir des « lĂ©sions par refroidissement » pendant la phase de refroidissement. Tout lâart consiste Ă porter la concentration Ă un niveau suffisamment Ă©levĂ© pour permettre la vitrification, sans pour autant que les rĂ©actions chimiques nâendommagent les tissus, tout en refroidissant Ă une vitesse suffisamment rapide pour devancer la formation de glace, mais suffisamment contrĂŽlĂ©e pour Ă©viter tout stress thermique. Il sâagit lĂ dâun vĂ©ritable exercice dâĂ©quilibre, et câest prĂ©cisĂ©ment en amĂ©liorant les solutions â grĂące aux gĂ©nĂ©rations de perfectionnements qui ont permis dâaboutir aux agents Ă faible toxicitĂ© dâaujourdâhui â que ce domaine Ă©largit la marge de sĂ©curitĂ©.
5. La fracturation dans les profondeurs glaciales
Il existe un autre obstacle, dont on parle moins. Le tissu vitrifiĂ© est du verre, et le verre soumis Ă une contrainte thermique suffisante peut se fissurer. Un refroidissement jusquâĂ -196 °C peut entraĂźner lâapparition de fractures microscopiques. Câest lâune des raisons pour lesquelles le secteur dĂ©veloppe actuellement le stockage Ă tempĂ©rature intermĂ©diaire, qui consiste Ă maintenir les patients Ă une tempĂ©rature infĂ©rieure Ă la transition vitreuse mais supĂ©rieure Ă celle de lâazote liquide, afin de rĂ©duire les fractures tout en prĂ©servant la stabilitĂ© de la structure. Ces dommages sont considĂ©rĂ©s comme rĂ©ductibles grĂące Ă de meilleures techniques ; ils ne sont pas fatals, mais ils sont bien rĂ©els et mĂ©ritent dâĂȘtre mentionnĂ©s.
Le rĂ©sumĂ© en toute honnĂȘtetĂ©
En rĂ©sumĂ©, la recette dâune prĂ©servation de haute qualitĂ© repose sur une chaĂźne dont chaque maillon est essentiel : atteindre rapidement le patient, rĂ©tablir la circulation, rĂ©partir uniformĂ©ment lâagent de prĂ©servation dans les tissus, vitrifier sans toxicitĂ© excessive et refroidir sans provoquer de fracture. Une faiblesse dans lâun de ces maillons rĂ©duit la qualitĂ© de lâensemble. Câest Ă©galement la raison pour laquelle la qualitĂ© de la prĂ©servation varie rĂ©ellement dâune personne Ă lâautre, et pourquoi il convient dâadopter une attitude honnĂȘte face Ă cette variation, plutĂŽt que de faire une promesse marketing uniforme. La bonne nouvelle, câest que ces cinq obstacles font tous lâobjet de recherches actives, quâils constituent le cĆur des avancĂ©es dans ce domaine, et quâils se sont tous amĂ©liorĂ©s au fil du temps.
Une conservation de haute qualité n'est pas une caractéristique que l'on possÚde ou non. Il s'agit d'une chaßne composée de cinq obstacles techniques : le temps, le reflow, la glace, la toxicité et la fracturation ; et la qualité du résultat dépend du maillon le plus faible de cette chaßne.
