Voici une question quâil convient de prendre au pied de la lettre, car câest elle qui dĂ©termine si le transfert de conscience est une voie vers la rĂ©surrection ou un moyen sophistiquĂ© de crĂ©er un Ă©tranger qui partage vos souvenirs : si une machine future lisait chaque connexion de votre cerveau prĂ©servĂ© et en rĂ©alisait une simulation parfaite, sâagirait-il de vous, ou simplement dâune copie extrĂȘmement fidĂšle de vous-mĂȘme ? La plupart des dĂ©bats sur le transfert de conscience passent rapidement cette question sous silence pour se concentrer sur les aspects techniques. Nous allons nous attarder dessus, car en ce qui concerne spĂ©cifiquement la cryogĂ©nisation, la rĂ©ponse change tout et nous nâen avons vĂ©ritablement aucune idĂ©e.
Le transfert de lâesprit, ou Ă©mulation du cerveau entier, dĂ©coule directement dâune affirmation formulĂ©e ailleurs dans ce Codex : vous ĂȘtes la structure informationnelle de votre cerveau, le cĂąblage spĂ©cifique de ses neurones et de leurs connexions, et non les atomes particuliers qui, par hasard, la concrĂ©tisent aujourdâhui. Si cela est vrai, alors la rĂ©paration biologique nâest pas la seule voie de retour envisageable. Un scan suffisamment dĂ©taillĂ© dâun cerveau prĂ©servĂ©, cartographiĂ© Ă la rĂ©solution des synapses individuelles, pourrait en principe ĂȘtre reconstruit, soit sous forme de nouveau tissu, soit sous forme dâĂ©mulation fonctionnelle sur un substrat futur. Il sâagit dâune deuxiĂšme voie de rĂ©surrection possible, parallĂšlement Ă la rĂ©paration biologique in situ, et un cerveau prĂ©servĂ© est exactement le type de matĂ©riau dont on aurait besoin comme point de dĂ©part.

Pourquoi un cerveau conservé constitue la source d'information naturelle
Si le tĂ©lĂ©chargement est pertinent pour la cryogĂ©nisation, câest que ces deux approches reposent sur le mĂȘme principe : câest la structure qui porte la personne. La vitrification vise Ă prĂ©server lâarchitecture du cerveau, le connectome figĂ© en place, mĂȘme si le tissu nâest plus biologiquement actif. Câest prĂ©cisĂ©ment ce dont aurait besoin toute rĂ©surrection basĂ©e sur la numĂ©risation : non pas un cerveau vivant, mais une carte intacte. Que lâavenir rĂ©intĂšgre cette carte dans la biologie ou dans une simulation, ce quâil lit reste la mĂȘme structure prĂ©servĂ©e.
Il convient dâĂȘtre clair sur ce point, car il sâagit lĂ dâun atout de la position prudente plutĂŽt que dâun engagement en faveur de la position audacieuse. La cryogĂ©nisation ne nĂ©cessite pas de tĂ©lĂ©chargement. Elle prĂ©serve la structure et laisse toutes les options ouvertes. Si la rĂ©paration biologique sâavĂšre ĂȘtre la voie Ă suivre, le cerveau prĂ©servĂ© sây prĂȘte. Si le scan haute rĂ©solution et lâĂ©mulation sâavĂšrent ĂȘtre la voie Ă suivre, ce mĂȘme cerveau prĂ©servĂ© sây prĂȘte Ă©galement. Il nâest pas nĂ©cessaire de croire au tĂ©lĂ©chargement de conscience pour opter pour la prĂ©servation ; il suffit de constater que la prĂ©servation maintient cette option en vie, ce qui est prĂ©cisĂ©ment la logique qui sous-tend la maniĂšre dont nous pourrions parvenir Ă la rĂ©surrection.
Le problÚme de la continuité, pris au sérieux
Voici maintenant la partie difficile, celle quâaucun progrĂšs technique ne pourra rĂ©soudre Ă lui seul. Imaginons que le scan soit parfait et que lâĂ©mulation fonctionne. Elle possĂšde vos souvenirs, votre personnalitĂ©, votre sentiment dâĂȘtre vous-mĂȘme, et elle croit sincĂšrement quâelle est la mĂȘme personne que celle qui sâest allongĂ©e pour ĂȘtre prĂ©servĂ©e. Lâest-elle vraiment ?
Il existe deux positions honnĂȘtes, et des personnes raisonnables dĂ©fendent chacune dâelles. La vision « modĂšle » rĂ©pond par lâaffirmative : vous ĂȘtes un modĂšle dâinformations, le substrat nâa aucune importance, et une continuation fidĂšle de ce modĂšle est une continuation de vous-mĂȘme dans tous les sens qui comptent. Selon cette vision, les atomes de votre cerveau sont de toute façon constamment renouvelĂ©s tout au long de votre vie, et vous y survivez ; alors pourquoi un changement de substrat serait-il diffĂ©rent ? L'analyse de Tim Urban sur ce qui fait de vous ce que vous ĂȘtes montre Ă quel point les intuitions deviennent glissantes dĂšs lors que l'on commence Ă tirer sur ce fil.
La thĂ©orie de la continuitĂ© nous invite Ă la prudence. Elle craint quâune copie, aussi parfaite soit-elle, ne soit une nouvelle entitĂ© qui commence son existence convaincue dâĂȘtre vous, tandis que lâoriginal a tout simplement disparu. Lâexemple classique : si la numĂ©risation pouvait ĂȘtre effectuĂ©e sans dĂ©truire lâoriginal, il y aurait deux exemplaires de vous-mĂȘme, et ils ne pourraient pas tous deux constituer la seule et unique continuation vĂ©ritable. Si le second nâest quâune copie alors que lâoriginal survit, pourquoi deviendrait-il lâoriginal simplement parce que ce dernier a Ă©tĂ© dĂ©truit lors de la numĂ©risation ? Ce nâest pas une question Ă laquelle la physique peut rĂ©pondre. Il sâagit de savoir ce quâest rĂ©ellement lâidentitĂ© personnelle, et la philosophie dĂ©bat de cette question depuis des siĂšcles sans parvenir Ă un verdict.
Nous nâapportons pas de rĂ©ponse ici, et nous nous mĂ©fions de quiconque prĂ©tend le faire. Ce que nous dirons, câest que la question est rĂ©elle, quâelle reste en suspens, et quâelle a une incidence directe sur la question de savoir si le « tĂ©lĂ©chargement » serait considĂ©rĂ© comme une forme de survie pour vous en particulier. La rĂ©paration biologique permet dâĂ©viter le pire en conservant le mĂȘme cerveau physique, ce qui constitue une raison valable de considĂ©rer la rĂ©paration in situ comme la voie la moins problĂ©matique dâun point de vue philosophique, mĂȘme si le « tĂ©lĂ©chargement » sâavĂšre plus facile Ă mettre en Ćuvre.
OĂč en est rĂ©ellement l'ingĂ©nierie ?
Si lâon met de cĂŽtĂ© la philosophie, les exigences techniques Ă elles seules sont de nature Ă nous rendre humbles. Un cerveau humain compte de lâordre de 86 milliards de neurones et un nombre bien plus important de connexions synaptiques ; une Ă©mulation valable devrait donc reproduire ce rĂ©seau avec une rĂ©solution proche de celle des synapses, puis modĂ©liser le comportement de ces connexions. Nous sommes aujourdâhui capables dâimager de petits volumes de tissu cĂ©rĂ©bral Ă cette rĂ©solution, et nous disposons de connectomes complets pour des organismes trĂšs simples, mais la cartographie et la simulation dâun cerveau humain entier dĂ©passent de loin les capacitĂ©s actuelles, de plusieurs ordres de grandeur tant en termes de dĂ©bit de balayage que de puissance de calcul.
Il sâagit donc clairement dâune technologie dâavenir, et il serait malhonnĂȘte de la prĂ©senter autrement. Aucune loi connue de la physique ne lâexclut, ce qui est le point fort le plus solide que lâon puisse honnĂȘtement avancer en sa faveur ; câest dâailleurs le mĂȘme critĂšre que nous appliquons Ă la rĂ©surrection en gĂ©nĂ©ral : celle-ci nâest actuellement possible par aucun moyen, y compris le « mind uploading ». Le tĂ©lĂ©chargement de lâesprit est une idĂ©e sĂ©rieuse qui mĂ©rite dâĂȘtre suivie, et non un projet assorti dâune date de rĂ©alisation. Elle relĂšve de la mĂȘme catĂ©gorie que les autres paris Ă long terme de ce domaine, aux cĂŽtĂ©s de questions ouvertes telles que celle de savoir si la rĂ©surrection pourrait un jour ĂȘtre exempte de dĂ©fauts.
Le transfert de l'esprit est Ă la fois une voie sĂ©rieusement envisageable vers la rĂ©surrection et un vĂ©ritable pari philosophique ; c'est prĂ©cisĂ©ment pour cette raison que la prĂ©servation vise Ă conserver la structure intacte et Ă laisser le choix de la voie Ă suivre, ainsi que le verdict sur l'identitĂ©, Ă un avenir mieux Ă mĂȘme d'en juger.
La position honnĂȘte est donc bien Ă©tablie. Nous prĂ©servons la structure du cerveau, car câest cette structure qui est indispensable Ă toute voie plausible de rĂ©surrection. Nous prenons le « tĂ©lĂ©chargement » suffisamment au sĂ©rieux pour en Ă©numĂ©rer les conditions et les objections les plus fondamentales, plutĂŽt que dâen faire la promotion. Et nous admettons, sans sourciller, que la question de savoir si une copie de vous-mĂȘme serait bien vous-mĂȘme est une question Ă laquelle nous ne pouvons pas encore rĂ©pondre, mais nous refusons simplement de renoncer Ă la possibilitĂ© de la poser.
