Questions réglementaires

Risques réglementaires et zones d'ombre juridiques

Un Ă©tat des lieux honnĂȘte et sans alarmisme des obstacles juridiques qui compliquent rĂ©ellement la cryogĂ©nisation : autopsies obligatoires, juridictions qui n’en ont jamais entendu parler, statut indĂ©fini de la personne cryogĂ©nisĂ©e et frictions transfrontaliĂšres. Et comment une documentation adĂ©quate, associĂ©e Ă  un lieu de rĂ©sidence stable en Suisse, permet de surmonter chacun de ces obstacles.

Les articles prĂ©cĂ©dents de cette rubrique avancent un argument rassurant, et c'est vrai : la cryogĂ©nisation est lĂ©gale, tant aux États-Unis qu'au sein de l'Union europĂ©enne. Mais un lecteur avisĂ© remarquera que « lĂ©gal » et « la loi a mĂ»rement rĂ©flĂ©chi Ă  cette question » ne sont pas synonymes. En rĂ©alitĂ©, la cryogĂ©nisation est lĂ©gale prĂ©cisĂ©ment parce que la loi ne s’est pour l’essentiel pas penchĂ©e sur la question. Elle passe entre les mailles d’un cadre juridique conçu pour les dĂ©cĂšs et les dĂ©pouilles ordinaires. La plupart du temps, cela ne pose pas de problĂšme. Mais parfois, ce n’est pas le cas.

Cet article se veut donc dĂ©libĂ©rĂ©ment peu flatteur. Nous allons mettre le doigt sur les domaines oĂč la lĂ©gislation est vĂ©ritablement floue ou constitue un vĂ©ritable obstacle, sans pour autant en faire une histoire d’horreur. Aucun de ces risques n’est un secret, et pour chacun d’entre eux, il existe une vĂ©ritable solution pour en attĂ©nuer les effets. L’objectif est le mĂȘme que celui que nous appliquons partout : identifier clairement le problĂšme, l’évaluer honnĂȘtement, puis y remĂ©dier.

Une grande loupe placée au-dessus d'un simple document juridique, permettant de l'examiner de prÚs
Les risques juridiques sont principalement liés aux retards et à l'incertitude ; il vaut mieux les examiner avec objectivité plutÎt que de les craindre.

Le problĂšme de l'autopsie

Le risque juridique le plus grave n'est pas une interdiction, mais un retard. Dans certains cas de décÚs, un juge d'instruction ou un médecin légiste a le pouvoir légal, et parfois l'obligation, de procéder à une autopsie avant que la dépouille ne soit remise à la famille. Les décÚs soudains, inattendus, survenus sans témoin ou inexpliqués peuvent déclencher cette procédure, quelle que soit la volonté du défunt.

Pour la cryogĂ©nisation, cela est vĂ©ritablement prĂ©judiciable, car une autopsie entraĂźne deux consĂ©quences que nous ne pouvons pas nous permettre. Elle prend du temps, souvent plusieurs jours, et le temps est notre ennemi dans cette course contre la dĂ©gradation cellulaire, oĂč chaque heure d’ischĂ©mie Ă  tempĂ©rature ambiante Ă©rode la structure que nous essayons de prĂ©server. Et dans le cas d'une prĂ©servation axĂ©e sur le cerveau, une autopsie peut endommager physiquement le tissu mĂȘme qui porte l'identitĂ© d'une personne. C'est ce risque qui empĂȘche les spĂ©cialistes du domaine de dormir la nuit, et c'est celui auquel une bonne planification permet de remĂ©dier le plus directement.

Cette attĂ©nuation est partielle, mais rĂ©elle. Une volontĂ© clairement documentĂ©e d’ĂȘtre cryoconservĂ©, associĂ©e dans certaines juridictions Ă  des objections religieuses ou personnelles Ă  l’autopsie, peut rĂ©duire la probabilitĂ© d’une autopsie non obligatoire. Elle ne peut toutefois pas passer outre une autopsie mĂ©dico-lĂ©gale exigĂ©e par la loi. En rĂ©sumĂ© : mourir d’une maniĂšre qui donne lieu Ă  une enquĂȘte constitue un vĂ©ritable risque pour un patient cryonique, et aucun document administratif ne permet de le neutraliser complĂštement.

Les juridictions qui n'en ont tout simplement jamais entendu parler

Dans la plupart des pays du monde, aucune loi ne fait mention de la cryogĂ©nisation. Cela peut sembler synonyme de libertĂ©, et c’est parfois le cas, mais ce silence a ses avantages et ses inconvĂ©nients. Dans un pays oĂč cette pratique n’est pas explicitement reconnue, un hĂŽpital, un service d’état civil ou un fonctionnaire ne dispose d’aucun modĂšle Ă  suivre, et face Ă  l’absence de repĂšres, les personnes ont tendance Ă  privilĂ©gier la prudence et Ă  retarder les dĂ©marches.

Le risque concret, c'est de se heurter Ă  des obstacles au moment oĂč on s'y attend le moins : des agents qui ne savent pas s'ils ont le droit de remettre la dĂ©pouille pour une procĂ©dure inhabituelle, des documents administratifs qui ne rentrent pas dans les cases prĂ©vues, un officier d'Ă©tat civil qui souhaite consulter quelqu'un avant de signer. LĂ  encore, le coĂ»t se mesure gĂ©nĂ©ralement en heures et en incertitude plutĂŽt qu'en interdiction pure et simple, mais ce sont justement ces heures-lĂ  que nous nous efforçons de gagner.

Personne ne sait ce qu'est une « personne préservée »

On se trouve ici dans une zone grise plus complexe, qui relĂšve moins d’un risque opĂ©rationnel que d’un vide conceptuel. Une personne cryoconservĂ©e se trouve dans une situation pour laquelle aucun systĂšme juridique ne dispose d’une catĂ©gorie bien dĂ©finie. D’un point de vue juridique, elle est dĂ©cĂ©dĂ©e. Mais la dĂ©finition propre Ă  ce domaine, selon laquelle il s’agit d’un patient dans un Ă©tat critique plutĂŽt que d’un cadavre, ne trouve aucun fondement dans la lĂ©gislation actuelle.

Cette incertitude est aujourd’hui essentiellement latente, mais elle pourrait refaire surface dans des cas limites : litiges concernant les restes, questions relatives Ă  l’autoritĂ© sur un patient cryogĂ©nisĂ©, diffĂ©rends entre hĂ©ritiers. Nous l’abordons comme un sujet Ă  part entiĂšre dans le cadre du statut juridique d’un individu en cryostase, car il s’agit d’une question vĂ©ritablement non rĂ©solue et qu’il serait malhonnĂȘte de prĂ©tendre le contraire.

FrontiĂšres, transports et le long relais

La cryogĂ©nisation est inĂ©vitablement une opĂ©ration logistique qui implique souvent plusieurs juridictions. Un patient peut devoir ĂȘtre transfĂ©rĂ© du lieu de son dĂ©cĂšs vers un centre de stabilisation, puis vers un site de stockage Ă  long terme, parfois au-delĂ  des frontiĂšres nationales. Chaque passage de frontiĂšre est un point de rencontre entre les rĂ©glementations de deux juridictions, oĂč le transport de restes humains nĂ©cessite des autorisations et des formalitĂ©s administratives spĂ©cifiques.

Nous mettons tout en Ɠuvre pour y remĂ©dier. L’ambulance Tomorrow.bio est enregistrĂ©e spĂ©cifiquement comme vĂ©hicule funĂ©raire afin de pouvoir franchir les frontiĂšres de l’UE sans rencontrer les obstacles auxquels un vĂ©hicule non classĂ© serait confrontĂ©, et une grande partie du travail opĂ©rationnel consiste prĂ©cisĂ©ment en ce genre de logistique et de formalitĂ©s administratives. Mais cela reste un risque bien rĂ©el : un retard dans l’obtention d’un permis ou un agent des frontiĂšres peu habituĂ© Ă  ce type de situation entraĂźne un retard face Ă  une horloge qui tourne.

Le risque que les rĂšgles changent par la suite

Enfin, la question ouverte. La conservation doit rester stable, non pas pendant des annĂ©es, mais potentiellement pendant des dĂ©cennies, voire des siĂšcles, et Ă  cet horizon, il est possible qu’une rĂ©glementation future, qui n’aura jamais visĂ© la cryogĂ©nisation, vienne compliquer la conservation des patients. Nous ne pouvons pas exclure cette Ă©ventualitĂ©, et nous ne ferons pas semblant de le pouvoir.

Ce que nous pouvons faire, c’est rĂ©duire l’exposition Ă  ce risque. C’est l’un des arguments les moins mis en avant en faveur d’un lieu de stockage stable. Le stockage Ă  long terme assurĂ© par la European Biostasis Foundation Ă  but non lucratif European Biostasis Foundation Rafz, en Suisse, permet de confier les patients Ă  un pays choisi en partie pour sa stabilitĂ© juridique et politique, sous l’égide d’une organisation structurĂ©e pour survivre Ă  ses fondateurs. Cela n’empĂȘche pas l’adoption de futures rĂ©glementations. Cela rend simplement moins probable un changement soudain et dĂ©stabilisateur de la rĂ©glementation par rapport Ă  un endroit plus instable, et cela rĂ©pond Ă  la crainte connexe de savoir ce qu’il adviendrait en cas de dĂ©faillance du prestataire.

Le fil conducteur : documentation et stabilité

Notez que presque toutes les mesures d’attĂ©nuation prĂ©sentĂ©es dans cet article se rĂ©sument Ă  deux Ă©lĂ©ments. Le premier est la documentation: un enregistrement clair, valide et accessible de vos volontĂ©s Ă©limine les hĂ©sitations et les retards qui transforment les zones d’ombre juridiques en prĂ©judice rĂ©el ; c’est pourquoi nous insistons sur l’importance des documents Ă  conserver. Le second est le choix d’ une juridiction stable pour le stockage, afin que la partie la plus longue et la plus fragile de ce pari repose sur le terrain le plus solide possible.

Les risques juridiques liés à la cryogénisation sont principalement des risques de retard et d'incertitude plutÎt que d'interdiction, et les deux meilleurs moyens de s'en prémunir sont une documentation irréprochable et un lieu d'attente délibérément stable.

Rien de tout cela ne justifie d'abandonner le projet. C'est au contraire une raison d'aborder le projet en toute lucidité, de préparer les documents permettant d'éviter les échecs évitables et d'opter pour une solution de stockage privilégiant la stabilité plutÎt que la commodité. Les risques sont réels, ils sont circonscrits, et ce sont des risques qu'une planification minutieuse permet de réduire, et non pas ceux qu'une telle planification ne peut pas résoudre.

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