Questions réglementaires

Quel est le statut juridique d'une personne en cryostase ?

D'un point de vue juridique, une personne cryoconservĂ©e est tout simplement dĂ©cĂ©dĂ©e : sa succession a Ă©tĂ© rĂ©glĂ©e, son testament exĂ©cutĂ©, et sa dĂ©pouille est conservĂ©e dans le cadre d'un contrat de stockage. Cela crĂ©e une rĂ©elle tension avec la dĂ©finition mĂȘme, dans ce domaine, d'un patient en Ă©tat critique, et une rĂ©animation future soulĂšverait des questions juridiques auxquelles aucun systĂšme n'a encore apportĂ© de rĂ©ponse.

Voici une question qui peut sembler philosophique, mais qui est, à l'heure actuelle, d'une praticité brutale : qu'est-ce qu'une personne en cryostase, d'un point de vue juridique ? Non pas ce que nous espérons qu'elle soit, ni ce qu'elle pourrait devenir, mais ce que la loi considÚre qu'elle est aujourd'hui, alors qu'elle repose dans un vase Dewar à -196 °C?

La rĂ©ponse honnĂȘte est claire et quelque peu dĂ©rangeante. Aux yeux de tous les systĂšmes juridiques de la planĂšte, une personne cryoconservĂ©e est morte. Il n’y a ni astĂ©risque, ni catĂ©gorie particuliĂšre, ni statut provisoire reconnu par la loi. Cet article vise Ă  examiner cette rĂ©ponse en toute honnĂȘtetĂ© : ce qu’elle signifie concrĂštement, pourquoi elle est en contradiction flagrante avec la maniĂšre dont le domaine lui-mĂȘme parle de ses patients, et les questions vĂ©ritablement sans prĂ©cĂ©dent qu’une future rĂ©animation ne manquerait pas de soulever.

Une balance au-dessus de laquelle flotte un seul grand point d'interrogation
La loi ne prévoyant pas de catégorie spécifique pour les personnes embaumées, celles-ci sont simplement classées comme « décédées ».

Aux yeux de la loi, simplement décédé

La cryogĂ©nisation ne commence qu’aprĂšs la constatation du dĂ©cĂšs lĂ©gal. Cette constatation n’est pas une simple formalitĂ© que nous pouvons contourner ; c’est la porte par laquelle tout passe. Et une fois qu’elle a Ă©tĂ© prononcĂ©e, tous les mĂ©canismes habituels liĂ©s au dĂ©cĂšs s’enclenchent exactement comme ils le feraient pour n’importe qui d’autre.

ConcrÚtement, une personne en cryostase est considérée comme un défunt dont la dépouille est conservée dans le cadre d'un contrat de conservation. Cela signifie que :

  • Un acte de dĂ©cĂšs a Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©. À toutes fins officielles, ils sont dĂ©cĂ©dĂ©s.
  • La succession est rĂ©glĂ©e et le testament exĂ©cutĂ©. Les biens sont transmis aux hĂ©ritiers, les comptes sont clĂŽturĂ©s, les biens immobiliers changent de propriĂ©taire.
  • Ils ne jouissent d'aucun droit juridique. Une personne dĂ©cĂ©dĂ©e n'est pas une personne morale titulaire de droits, et la cryoconservation n'y change rien.
  • Leur corps embaumĂ© est conservĂ© par l'organisme de stockage dans le cadre d'un accord contractuel, de la mĂȘme maniĂšre que d'autres dĂ©pouilles sont conservĂ©es en vertu d'autres accords.

Il n’existe aucune version de ce scĂ©nario dans laquelle le patient conserve son statut de personne dans un Ă©tat de suspension. La loi ne reconnaĂźt que deux catĂ©gories : les vivants et les morts, et une personne cryoconservĂ©e relĂšve clairement de la seconde. C’est Ă©galement la raison pour laquelle la prĂ©servation d’un patrimoine en vue d’une rĂ©animation pose un problĂšme si Ă©pineux : une personne dĂ©cĂ©dĂ©e ne peut ĂȘtre propriĂ©taire de rien ; par consĂ©quent, les ressources susceptibles de permettre la reprise d’une vie aprĂšs rĂ©animation ne peuvent pas simplement rester Ă  son nom en attendant.

La tension que nous ne masquons pas

Venons-en maintenant à la partie délicate, car c'est là que notre langage et la loi divergent ouvertement. Tout au long de ce Codex, nous décrivons un patient cryoconservé comme une personne dans un état critique, et non comme un cadavre ; une personne dont la mort est un processus plutÎt qu'un événement définitif, suspendue à un stade que la médecine du futur pourrait un jour inverser.

Cette façon de prĂ©senter les choses n'est pas une stratĂ©gie marketing. Elle dĂ©coule directement de la science : si ce qui fait de vous ce que vous ĂȘtes, c'est la structure informationnelle de votre cerveau, et si cette structure reste intacte, alors, d'un point de vue de la thĂ©orie de l'information, la personne n'est pas irrĂ©mĂ©diablement perdue, mais simplement mise en suspens. Sous cet angle, le mot « mort » est trompeur.

Mais la loi ne repose pas sur des dĂ©finitions issues de la thĂ©orie de l’information. Elle repose sur le diagnostic d’un mĂ©decin et la dĂ©livrance d’un certificat. Nous admettons donc sans sourciller deux vĂ©ritĂ©s Ă  la fois : juridiquement, le patient est mort ; selon la conception mĂȘme de la mort propre Ă  ce domaine, le patient est prĂ©servĂ©, et non dĂ©truit. Ces deux affirmations sont exactes dans leur cadre respectif, et l’écart entre elles constitue prĂ©cisĂ©ment la zone grise. Nous ne la rĂ©solvons pas en prĂ©tendant que la loi est d’accord avec nous. Ce n’est pas le cas.

Les questions qu'un renouveau ne manquerait pas de soulever

Supposons, Ă  titre d'hypothĂšse, que la rĂ©surrection devienne un jour possible — une perspective dont nous prenons soin de prĂ©ciser qu'elle n' est pas envisageable aujourd'hui avec les technologies actuelles. Une personne ressuscitĂ©e se retrouverait dans un vide juridique, car aucun systĂšme actuel ne prĂ©voit le retour des morts. Ces questions ne sont pas sans fondement :

  • IdentitĂ©. Une personne ramenĂ©e Ă  la vie retrouverait-elle son identitĂ© juridique antĂ©rieure, ou serait-elle considĂ©rĂ©e comme un nouvel individu ? Son ancien « moi » a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© dĂ©cĂ©dĂ© et son dossier a Ă©tĂ© classĂ©. Il n'existe aucune procĂ©dure permettant d'annuler un acte de dĂ©cĂšs.
  • Patrimoine. Leur succession a Ă©tĂ© partagĂ©e il y a longtemps, peut-ĂȘtre mĂȘme plusieurs gĂ©nĂ©rations auparavant. Serait-il possible d’en rĂ©cupĂ©rer une partie ? Presque certainement pas en vertu de la lĂ©gislation actuelle, et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cette raison que la question de la rĂ©partition des biens aprĂšs la rĂ©surrection nĂ©cessite la mise en place de structures prĂ©alables, plutĂŽt qu’un retour en arriĂšre a posteriori.
  • Statut. Quel est le statut juridique d'une personne qui, sur le papier, Ă©tait dĂ©cĂ©dĂ©e depuis des dĂ©cennies ? Citoyen, personne Ă  charge, ou quelque chose qui n'a pas encore de nom ?

Nous n’allons pas inventer de rĂ©ponses Ă  ces questions, car aucun systĂšme juridique n’en possĂšde et inventer des textes de loi reviendrait Ă  trahir l’esprit mĂȘme d’une base de connaissances honnĂȘte. Ce sont lĂ  des questions ouvertes, qui ne seront tranchĂ©es, si jamais elles le sont, que par les sociĂ©tĂ©s confrontĂ©es aux premiers cas concrets, et non par nos spĂ©culations d’aujourd’hui.

Pourquoi faire des projets en fonction d'une situation que l'on ne peut pas changer ?

Si le statut juridique est dĂ©fini comme « dĂ©cĂ©dĂ© » et ne peut actuellement pas ĂȘtre modifiĂ©, que doit faire un membre dans ce cas ? La rĂ©ponse est de s'organiser en fonction de cette situation plutĂŽt que de lutter contre elle.

Vous ne pouvez pas empĂȘcher d’ĂȘtre dĂ©clarĂ© lĂ©galement dĂ©cĂ©dĂ©. Vous pouvez toutefois vous assurer que ce statut ne vienne pas compromettre la cryoconservation elle-mĂȘme. C’est Ă  cela que servent les documents : une autorisation claire de cryoconservation, un testament en accord avec celle-ci, ainsi que l’ensemble complet des documents importants Ă  conserver, le tout organisĂ© de maniĂšre Ă  ce que le rĂšglement ordinaire des affaires d’une personne dĂ©cĂ©dĂ©e se dĂ©roule sans heurts et n’entrave pas la seule instruction inhabituelle que vous avez laissĂ©e. Et c’est en partie pour cela que la pĂ©rennitĂ© institutionnelle revĂȘt une telle importance : la question de savoir ce qui se passe si le prestataire fait dĂ©faut est, au fond, celle de savoir qui restera fidĂšle Ă  un patient que la loi considĂšre comme dĂ©cĂ©dĂ©.

Aux yeux de la loi, une personne en cryostase est tout simplement morte, et ce qu’il convient de faire aujourd’hui, ce n’est pas de contester ce fait, mais de veiller Ă  ce que son dĂ©cĂšs lĂ©gal ne vienne pas compromettre le pari qu’elle a fait sur l’avenir.

C'est l'un des domaines oĂč la mise au point revĂȘt une importance capitale. Nous pourrions prĂ©tendre que la loi considĂšre un patient endormi. Ce n'est pas le cas. Ce que nous pouvons affirmer en toute sincĂ©ritĂ©, c'est que la science y voit une structure prĂ©servĂ©e, tandis que la loi y voit des restes d'une personne dĂ©cĂ©dĂ©e ; et l'Ă©cart entre ces deux points de vue constitue un chapitre ouvert que l'avenir, et non le prĂ©sent, devra Ă©crire.

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