Aspects économiques de la biostase

Peut-on conserver son patrimoine pour en disposer aprÚs une réanimation ?

AprĂšs la mort lĂ©gale, on ne possĂšde plus rien d'un point de vue juridique ; comment une personne ramenĂ©e Ă  la vie pourrait-elle donc disposer des ressources nĂ©cessaires pour recommencer une nouvelle vie ? Un examen honnĂȘte des fiducies, de la garde des biens, des rĂ©serves physiques de valeur et de la possibilitĂ© d'une sociĂ©tĂ© post-pĂ©nurie. Il s'agit lĂ  d'une vĂ©ritable Ă©nigme.

Voici une question qui relĂšve de la science-fiction, mais qui est en rĂ©alitĂ© un vĂ©ritable problĂšme de droit des biens : lorsque vous serez ramenĂ© Ă  la vie, de quoi vivrez-vous ? Supposons que toute cette chaĂźne d’évĂ©nements improbables se dĂ©roule comme prĂ©vu. standby vous parvient Ă  temps, la perfusion est rĂ©guliĂšre, le conteneur tient le coup pendant un siĂšcle, et une mĂ©decine du futur parvient Ă  restaurer votre structure prĂ©servĂ©e pour en faire une personne en Ă©tat de fonctionner. Vous vous rĂ©veillez. Vous ĂȘtes, sur le papier, un nouveau-nĂ© dotĂ© des souvenirs d’un adulte. Vous ne possĂ©dez rien. Tout ce que vous possĂ©diez a Ă©tĂ© rĂ©parti le jour oĂč vous avez Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© mort, car c’est ainsi que la loi traite les biens des dĂ©funts.

C’est l’un des vĂ©ritables problĂšmes non rĂ©solus dans ce domaine, et il mĂ©rite d’ĂȘtre traitĂ© comme tel plutĂŽt que d’ĂȘtre balayĂ© d’un revers de main. La tension fondamentale est simple et tenace : au moment du dĂ©cĂšs juridique, vous cessez d’ĂȘtre le propriĂ©taire lĂ©gal, et pourtant, la personne qui pourrait un jour avoir besoin de ces ressources restera, Ă  tous les Ă©gards qui comptent pour vous aujourd’hui, vous-mĂȘme. La question est de savoir si la valeur peut ĂȘtre transmise au-delĂ  d’un fossĂ© que la loi considĂšre comme la fin de votre existence. Personne n’a de rĂ©ponse claire. Ce dont nous disposons, c’est d’un ensemble de stratĂ©gies partielles, chacune prĂ©sentant un vĂ©ritable risque d’échec.

Un coffre-fort solide à voûte fermée, à cÎté d'un petit sablier, symbolisant une valeur préservée au fil du temps
Le plus difficile, c’est de prĂ©server cette valeur malgrĂ© un fossĂ© que la loi considĂšre comme votre fin.

Le problÚme de la conservation : la valeur doit survivre à son propriétaire

Si l'on fait abstraction de l'aspect romantique, il ne reste qu'un problĂšme de garde. Il faut un cadre capable de prĂ©server la valeur d'un bien pendant des dĂ©cennies, voire des siĂšcles, lorsque vous-mĂȘme n'ĂȘtes plus en mesure de le faire, puis de le restituer Ă  une personne que la loi ne reconnaĂźt pas actuellement comme le propriĂ©taire d'origine. C'est inhabituel, mais pas sans prĂ©cĂ©dent. Les fondations gĂšrent des dotations au service d'objectifs, et non de personnes. Les fiducies dĂ©tiennent des actifs pour le compte de bĂ©nĂ©ficiaires qui ne sont peut-ĂȘtre mĂȘme pas encore nĂ©s. Les mĂ©canismes permettant de dissocier la propriĂ©tĂ© du contrĂŽle existent dĂ©jĂ  ; la difficultĂ© rĂ©side dans le fait de les orienter vers un bĂ©nĂ©ficiaire qui est aujourd’hui lĂ©galement dĂ©cĂ©dĂ© et qui, hypothĂ©tiquement, sera en vie bien plus tard.

Cette mĂȘme pĂ©rennitĂ© institutionnelle qui fait de la stabilitĂ© des prestataires une vĂ©ritable prĂ©occupation se manifeste ici sous une seconde forme. Il ne suffit pas que votre organisme survive un siĂšcle. Le mĂ©canisme financier qui y est associĂ© doit lui aussi survivre Ă  ce mĂȘme siĂšcle, malgrĂ© l’inflation, les changements de rĂ©gime et l’entropie ordinaire qui dissout la plupart des institutions bien avant que les cent ans ne soient Ă©coulĂ©s.

La fiducie discrétionnaire : financer la préservation, investir le reste

La proposition la plus concrĂšte actuellement sur la table est celle d’une fiducie, et Rafael Hostettler en a esquissĂ© une version lors d’une intervention Ă  Biostasis2021 qu’il vaut la peine de connaĂźtre dans ses grandes lignes. L’idĂ©e porte sur une fiducie discrĂ©tionnaire ou de « renaissance ». Vous l’alimentez, et il remplit deux fonctions successives. Tout d’abord, il finance votre prĂ©servation et votre stockage Ă  long terme, ce que vous auriez de toute façon prĂ©vu par le biais d’une assurance-vie ou d’autres moyens de financement. Ensuite, il investit le solde restant, avec pour instruction que la valeur accumulĂ©e soit mise Ă  votre disposition, ou Ă  celle de votre « vous futur » que la fiducie est conçue pour reconnaĂźtre, si et quand la rĂ©surrection aura lieu.

L'intĂ©rĂȘt rĂ©side dans le fait qu'une fiducie bien gĂ©rĂ©e peut gĂ©nĂ©rer des intĂ©rĂȘts composĂ©s sur une trĂšs longue pĂ©riode, et qu'une petite somme laissĂ©e Ă  fructifier pendant un siĂšcle peut devenir considĂ©rable. Les vulnĂ©rabilitĂ©s sont tout aussi rĂ©elles. Les fiducies ont des administrateurs, et les administrateurs sont des entitĂ©s humaines qui peuvent ĂȘtre influencĂ©es, s’écarter de leur mandat ou tout simplement disparaĂźtre. De nombreuses juridictions limitent la durĂ©e de vie d’une fiducie avant qu’elle ne doive procĂ©der Ă  la distribution des fonds. Et une fiducie constituĂ©e aujourd’hui doit anticiper l’existence d’un bĂ©nĂ©ficiaire dont le systĂšme juridique actuel estime qu’il n’existera jamais. Rien de tout cela n’est fatal, mais il s’agit dans tous les cas de problĂšmes techniques non rĂ©solus.

Diviser pour mieux régner, et ne pas tout miser sur un seul panier

Si aucun moyen isolĂ© n’est suffisamment solide, la dĂ©marche rationnelle est celle que vous adopteriez pour tout pari Ă  forte incertitude : diversifier les modes de dĂ©faillance. Une rĂ©partition judicieuse consiste Ă  allouer une partie de vos ressources Ă  une association Ă  but non lucratif pĂ©renne, dont la raison d’ĂȘtre est alignĂ©e sur votre survie, Ă  l’image du stockage Ă  long terme qui repose lui-mĂȘme sur la European Biostasis Foundation Ă  but non lucratif European Biostasis Foundation que sur une seule entreprise. Cette partie ne vous appartient plus vraiment ; elle garantit la survie du systĂšme dont vous dĂ©pendez. L’autre partie est versĂ©e Ă  une fiducie auto-rĂ©plicative ou auto-perpĂ©tuante dont la seule mission est de transmettre cette valeur Ă  la personne ressuscitĂ©e.

On peut pousser la diversification encore plus loin dans le monde physique. Les rĂ©serves de valeur qui ne dĂ©pendent pas de la solvabilitĂ© d’une seule institution, c’est-Ă -dire les biens rares et durables au fil des siĂšcles, constituent une protection traditionnelle contre ce type prĂ©cis de risque Ă  long terme. L’objectif n’est pas de trouver une rĂ©ponse parfaite. Il s’agit de s’assurer qu’aucune faillite, expropriation ou rĂ©interprĂ©tation juridique ne puisse rĂ©duire Ă  nĂ©ant l’ensemble de votre patrimoine d’un seul coup. Le mĂȘme raisonnement fondĂ© sur la valeur attendue qui justifie la prĂ©servation s’applique Ă©galement Ă  l’argent qui la sous-tend : rĂ©partissez vos placements de maniĂšre Ă  pouvoir survivre Ă  un Ă©chec partiel.

L'hypothĂšse selon laquelle tout cela n'a aucune importance

Voici maintenant l’argument contre tout ce projet, car l’honnĂȘtetĂ© l’exige. Il existe une rĂ©elle possibilitĂ© que la prĂ©servation de la richesse consiste Ă  rĂ©soudre un problĂšme que l’avenir ne connaĂźtra pas. Les mĂȘmes conditions qui rendent la rĂ©surrection plausible – l’ingĂ©nierie molĂ©culaire avancĂ©e, l’automatisation, l’énergie abondante – laissent entrevoir un monde d’abondance matĂ©rielle radicale. Dans une sociĂ©tĂ© vĂ©ritablement post-pĂ©nurie, le coĂ»t du logement, de l’alimentation et de la rééducation d’une personne ressuscitĂ©e pourrait ĂȘtre insignifiant, tout comme l’est aujourd’hui le coĂ»t d’un verre d’eau. Si l’avenir capable de vous ressusciter est Ă©galement un avenir oĂč l’argent n’aura pratiquement plus aucune importance, alors une fiducie qui s’acharne pendant un siĂšcle Ă  vous lĂ©guer une fortune est un anachronisme pittoresque, comme si vous laissiez Ă  vos descendants un coffre rempli de doublons d’or.

Il s’agit lĂ  d’une hypothĂšse, qui peut aller dans les deux sens. Un avenir suffisamment avancĂ© pour vous ramener Ă  la vie pourrait ĂȘtre un monde oĂč la pĂ©nurie n’existe plus, ou bien un monde oĂč une personne sans ressources et sans statut juridique serait profondĂ©ment vulnĂ©rable. Nous ne savons pas laquelle de ces deux situations prĂ©vaudra, ce qui justifie en soi le recours Ă  une couverture modeste et diversifiĂ©e plutĂŽt qu’à la complaisance ou Ă  une fortune colossale. Notons Ă©galement que la rĂ©surrection n’est actuellement pas du tout possible; tout plan envisagĂ© ici dĂ©pend donc d’une Ă©tape qui n’a pas encore Ă©tĂ© franchie.

De nos jours, il est possible de prĂ©server un corps grĂące Ă  la physique, mais la prĂ©servation du patrimoine au-delĂ  du dĂ©cĂšs lĂ©gal reste un problĂšme non rĂ©solu sur le plan juridique et institutionnel, auquel il vaut mieux rĂ©pondre par la diversification et l’humilitĂ© plutĂŽt que par un stratagĂšme astucieux isolĂ©.

En toute honnĂȘtetĂ©, il s’agit lĂ  d’un des domaines de la biostase oĂč la science est plus avancĂ©e que les moyens techniques disponibles. Nous sommes capables de vitrifier des tissus et de les conserver Ă  -196 °C en toute confiance. Nous ne pouvons toutefois pas encore garantir que les ressources que vous mettez de cĂŽtĂ© parviendront Ă  la personne qui se rĂ©veillera. Si cela vous dĂ©range, tant mieux. C’est le genre de problĂšme que rĂ©solvent ceux qui le prennent au sĂ©rieux, et le fait de le considĂ©rer comme une question ouverte constitue la premiĂšre Ă©tape pour y remĂ©dier.

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