Commençons par cette constatation dérangeante que notre culture tout entière tient tacitement pour acquise : la mort est la norme, et c’est le fait de vouloir l’éviter qui doit être justifié. Nous demandons aux adeptes de la cryogénisation de justifier leur choix, mais nous demandons rarement aux mourants de justifier le leur. Or, si l’on inverse la perspective, cette asymétrie apparaît étrange. Supposons que la vie soit véritablement belle et qu’elle vaille la peine d’être poursuivie. Dans ce cas, la charge de la preuve incombe au choix qui y met fin pour toujours, et non à celui qui tente de la prolonger.
Cet article ne traite pas des techniques de préservation ; la science réside dans ce qu’est la biostase. Il aborde une question de valeurs qui sous-tend tout cela, et dont la formulation est d’une simplicité presque gênante : la vie est belle, alors pourquoi ne pas la prolonger ?

Les gens se lassent rarement de vivre. Ce sont les souffrances qui les lassent.
L’argument habituel pour contrer cela est que les gens finissent, tôt ou tard, par vouloir mourir, qu’il existe une notion de « en avoir assez ». Mais si l’on écoute attentivement ce qui est réellement dit, on perçoit quelque chose de plus précis. Quand quelqu’un dit qu’il est prêt à partir, il fait presque toujours référence à la douleur, à l’épuisement, à la perte de ses capacités ou au chagrin de survivre à tout le monde, et non à la conscience elle-même. Il est las de ce qu’ est devenue sa vie, et non du fait d’être en vie.
C’est cette distinction qui fait toute la différence. La « biostase » ne vous demande pas de souhaiter un déclin sans fin. Elle vise un scénario plus précis et plus honnête : l’écart entre le moment où la biologie s’éteint et celui où vous, en tant que personne, auriez réellement choisi de vous arrêter. Les personnes en bonne santé et actives décident très rarement qu’elles en ont assez. Elles acceptent le déclin parce que c’est la seule option qui s’offre à elles. Supprimez le déclin, et cette prétendue envie de mourir a tendance à s’évaporer avec lui.
L'asymétrie qui fait tout le travail
Voici le fait structurel qui transforme un sentiment en argument. La mort est irréversible. Une fois que les informations du cerveau ont disparu, aucune technologie future plausible ne peut les récupérer, car il ne reste plus rien sur quoi s’appuyer. Une fois que les informations du cerveau ont disparu, aucune technologie future plausible ne peut les récupérer, car il ne reste plus rien sur quoi s’appuyer : dans ce domaine, on appelle ce seuil la « mort informationnelle ». La biostase, en revanche, est conditionnelle : il s’agit d’une structure préservée en attente d’une capacité qui pourrait ou non se concrétiser. Ces deux états ne sont pas symétriques, et c’est cette asymétrie qui fait pencher la balance.
Si vous choisissez la mort conventionnelle, vous fermez toutes les portes d’un seul coup, définitivement. Si vous choisissez la préservation, vous laissez une porte entrouverte, sans rien perdre de ce que vous alliez de toute façon conserver. Ce choix n’a qu’un seul sens. Une version future de vous-même, en bonne santé et bien mieux informée, pourra toujours décider d’arrêter. Une version morte de vous-même ne pourra pas décider de revenir. La bonne question n’est donc pas « cette technologie fonctionnera-t-elle à coup sûr ? », mais « une chance non nulle vaut-elle la peine d’être préservée, alors que l’alternative est un zéro garanti ? ». Cet argument est exposé en détail dans l’article expliquant pourquoi une chance de 1 % est infiniment meilleure que 0 %. Il s’agit d’un raisonnement fondé sur la valeur attendue, et non sur la foi.
Le problème des projets inachevés
Laissez de côté les abstractions, et la perte devient concrète. Presque tout le monde a des choses inachevées. Une langue à moitié apprise, un endroit que l’on n’a jamais vu, un enfant dont on aimerait voir grandir. Une œuvre achevée aux trois quarts, une question à laquelle on aimerait tant connaître la réponse. La mort n’arrive pas quand tout cela est terminé. Elle arrive au milieu d’une phrase, selon un calendrier qui n’a rien à voir avec vos projets.
La biostase recadre cette interruption comme une pause possible plutôt que comme un point final garanti. Votre curiosité quant à l’avenir de l’espèce, votre souhait de rencontrer les petits-enfants de vos petits-enfants, le manuscrit dans le tiroir : tout cela passe du statut de « définitivement achevé » à celui de « potentiellement continuable ». Il n’est pas nécessaire de croire que l’avenir est utopique pour trouver cela motivant. Il suffit d’avoir quelque chose que vous n’avez pas encore achevé. C’est ce même instinct que certains membres perçoivent comme une aventure plutôt que comme une précaution.
L'objection relative au « caractère naturel », examinée
On a souvent tendance à penser qu’accepter la mort est naturel et que s’y opposer relève de l’orgueil démesuré. Pourtant, les êtres humains repoussent sans cesse les limites imposées par la nature et appellent cela la médecine. Nous réduisons les fractures, prenons des antibiotiques, recourons à l’anesthésie, corrigeons la vue, relançons les cœurs qui se sont arrêtés. Chacune de ces interventions va à l’encontre de ce que ferait la nature, et nous ne considérons pas cela comme de l’arrogance, mais comme de la bienveillance.
En effet, la frontière entre la vie et la mort a elle-même évolué, précisément parce que nous avons toujours refusé de l’accepter telle qu’elle se présentait. Une personne déclarée morte selon les critères de 1950 pourrait, grâce aux techniques modernes de réanimation, sortir de l’hôpital aujourd’hui ; c’est en partie pour cette raison que ce domaine considère la mort comme un processus plutôt que comme un instant figé. La biostase ne rompt pas avec cette tradition. Il s’agit de la même tradition poussée un peu plus loin que ne peut encore le faire la médecine actuelle. La véritable question n’a jamais été de savoir s’il fallait intervenir dans la nature. Nous le faisons toujours. La question est de savoir quelles interventions correspondent à vos valeurs.
Une assurance contre le sinistre qui vous prive de tout
Il est utile de considérer la biostase comme une sorte d’assurance, à une différence importante près. Une assurance classique vous protège contre la perte de votre logement, de vos revenus ou de votre santé. Celle-ci vous protège contre la perte, d’un seul coup et pour toujours, du fondement même de tout ce à quoi vous pourriez jamais attacher de la valeur. Vous acceptez déjà de payer des primes réelles pour avoir le privilège de disposer d’options en cas de crise. Cela applique cette même logique familière au plus grand risque qui soit.
La prime achète une possibilité, pas une certitude, et nous le disons clairement, en précisant les coûts et en exposant honnêtement les arguments contraires. La question de savoir si cette transaction en vaut la peine dépend entièrement de l’importance que vous accordez à la poursuite de votre existence par rapport à d’autres façons d’utiliser cet argent. Mais notez bien qu’il s’agit là d’une question liée à vos valeurs, et non de savoir si l’univers vous doit plus de temps. C’est précisément là que réside le cœur de la décision.
Si la vie est belle aujourd’hui, c’est sa fin qui devrait être justifiée, et non la volonté de la prolonger.
Rien de tout cela n’implique que vous souhaitiez vivre éternellement, ni que vous en soyez certain. Cela ne demande que trois choses : que vous accordiez de l’importance au fait d’être en vie aujourd’hui ; que vous acceptiez que l’avenir puisse différer du présent ; et que vous préfériez laisser la décision de continuer à un « moi » futur mieux informé, plutôt que de la prendre de manière irréversible aujourd’hui, alors que vous êtes déjà en déclin. Ce n’est pas un pari sur l’immortalité. C’est le refus de renoncer à cette option tant que la question reste ouverte.
