Voici une question qu’il convient de prendre au pied de la lettre : à qui s’adresse réellement Biostasis ? La réponse la plus évidente serait une liste de caractéristiques : riches, jeunes, excentriques, terrifiés par la mort. Chacune de ces affirmations est fausse, et les données le prouvent sans équivoque. Nos membres sont des étudiants et des retraités, des ingénieurs et des artistes, des personnes issues de dizaines de pays menant des vies complètement différentes. Si Biostasis sélectionnait ses membres en fonction de leurs revenus, de leur âge ou de leur niveau d’anxiété, la liste des adhérents ne ressemblerait pas à cela. Elle ressemble plutôt à un échantillon représentatif de l’humanité, avec un point commun discret.
La question démographique n'est donc pas la bonne. La biostase ne s'adresse pas à une catégorie de personnes. Elle s'adresse à un tempérament, à une manière particulière d'appréhender la vie. Cet article traite de ce tempérament : il ne s'agit pas de savoir qui est éligible (c'est une question distincte et plus pratique, à laquelle on répond dans la rubrique « À qui s'adresse la cryogénisation ? »), mais de savoir qui, sur le plan émotionnel et philosophique, trouve que cette idée lui correspond parfaitement, comme une clé s'insère dans une serrure.

Ce qu'ils ont en commun, ce n'est pas la peur. C'est l'amour de la vie.
Certaines personnes s’inscrivent parce que la perspective de cesser d’exister les effraie véritablement, et cette peur est sincère et légitime. Nous ne prétendons pas le contraire. Mais ce n’est pas la motivation la plus courante, et une vision du monde fondée uniquement sur la peur a tendance à paraître sombre. La motivation la plus fréquente est plutôt à l’opposé. Les gens s’inscrivent parce qu’ils se sentent bien ici. Ils trouvent que la conscience, les relations, les idées et les mardis ordinaires valent la peine d’être vécus, et ils préféreraient ne pas devoir y renoncer simplement parce qu’ils sont nés trop tôt.
Cette distinction est plus importante qu'il n'y paraît. La peur dit : « Je ne veux pas mourir. » L'amour dit : « Je veux continuer à vivre. » Ces deux sentiments vont dans la même direction, mais le second a plus d'impact, car il perdure une fois que la peur s'est estompée. La psychologie a donné un nom à ces deux forces, et nous les prenons toutes deux au sérieux dans l'ouvrage *Poussés par la peur, tirés par l'espoir*. Les personnes auxquelles ce livre s'adresse le plus sont, pour l'essentiel, celles qui sont « tirées ».
C'est la curiosité qui trahit tout
Si l’on devait citer un indicateur fiable du tempérament « biostatique », ce serait cette curiosité pour l’avenir qui prend une dimension presque personnelle. Il ne s’agit pas d’un simple intérêt, mais plutôt de quelque chose qui s’apparente davantage à de la frustration : le sentiment qu’une histoire extraordinaire est en train de se dérouler et que l’on est sur le point d’être exclu de la salle de spectacle au milieu du deuxième acte. Que pourra guérir la médecine ? Que construiront les humains ? Parmi les questions qui semblent aujourd’hui impossibles à résoudre, lesquelles se révéleront, dans un siècle, avoir des réponses banales et bien connues ?
Les personnes dotées de ce tempérament observent le rythme des cent dernières années – l’aviation, l’informatique, Internet, les greffes d’organes –, en tirent discrètement des conclusions et en concluent qu’elles aimeraient beaucoup voir ce que les cent prochaines années leur réservent. Il ne s’agit pas d’être spécial ou de mériter quoi que ce soit. Il s’agit d’accorder suffisamment de valeur à l’expérience pour estimer que la poursuivre vaut la peine d’une tentative dont l’issue est incertaine. C’est ce même instinct, poussé jusqu’à son terme logique, qui explique pourquoi certaines personnes considèrent tout cela comme l’aventure ultime: un voyage non pas à travers l’espace, mais à travers le temps.
Vous n'êtes pas obligé de croire que ça marchera
Voici ce qui surprend les nouveaux venus, et la raison pour laquelle cette attitude est plus répandue qu’on ne le penserait. Il n’est pas nécessaire d’être convaincu que la résurrection aura lieu. Les personnes concernées sont, très souvent, des sceptiques. Elles ont lu les arguments contre la cryogénisation, elles savent que la résurrection n’est actuellement pas possible, et elles s’inscrivent quand même, car le raisonnement ne repose pas sur l’optimisme. Il repose sur la nature du pari.
L'alternative à la biostase n'est pas une survie certaine. Il s'agit de l'inhumation ou de la crémation, qui fixent la probabilité de poursuite de l'existence à exactement zéro. Ce sont l'inhumation ou la crémation qui détruisent les structures cérébrales codant la mémoire et la personnalité de manière irréversible, un état que le domaine appelle « mort informationnelle », et qui fixent la probabilité de poursuite de l'existence à exactement zéro. Face à un zéro garanti, même une chance modeste constitue une amélioration considérable, ce qui explique pourquoi une chance de 1 % est infiniment préférable à 0 %. Le tempérament auquel cela correspond n’est donc pas celui de la crédulité. C’est celui qui se sent à l’aise pour agir dans l’incertitude, de la même manière que l’on souscrit une assurance sans s’attendre à ce que sa maison brûle.
C'est une décision profondément personnelle, et c'est tout à fait normal.
Rien de tout cela ne signifie que la biostase convienne à tout le monde, et nous manquerions de sincérité si nous prétendions le contraire. Pour certaines personnes, une vie limitée dans le temps est source de plénitude, et c’est là une position cohérente et respectable. Cette décision découle de valeurs qui vous sont propres, c’est pourquoi nous la considérons comme un choix intrinsèquement personnel plutôt que comme un verdict que nous vous imposerions. Ce que nous pouvons faire, c’est décrire honnêtement ce tempérament afin que vous puissiez vérifier s’il correspond au vôtre.
Voici donc une liste en toute honnêteté. Vous pensez sans doute davantage à la mort que les gens qui vous entourent. Vous êtes sans doute plus curieux qu’effrayé. Vous pressentez que l’avenir sera étrange, mais vous souhaitez le découvrir malgré tout. Et vous êtes prêt à agir en fonction d’une possibilité plutôt que d’attendre une certitude qui ne viendra jamais. Si ces phrases vous semblent moins être une description qu’une confession, c’est sans doute que ce texte a été écrit pour vous.
La biostase ne s'adresse pas à une catégorie de population. Elle s'adresse à ceux qui aiment suffisamment la vie pour parier, avec lucidité et sans illusions, sur la possibilité d'en profiter davantage.
