La décision prise en solitaire

Et si je me réveille seul ?

La crainte de se réveiller dans un monde où toutes les personnes que l'on connaissait ont disparu est bien réelle et mérite une réponse concrète, et non de simples paroles rassurantes. La comparaison honnête n'est pas celle que la plupart des gens imaginent.

Voici la crainte, formulée sans détours pour que nous puissions l’affronter de front : vous vous réveillez dans plusieurs décennies ou plusieurs siècles, et toutes les personnes que vous connaissiez sont mortes ou dispersées. Tout votre univers social a disparu. Vous êtes un réfugié temporel dans un monde que vous ne reconnaissez pas, coupé de tous les liens qui donnaient un sens à votre vie. Pour beaucoup de gens, cette seule image l’emporte sur tout ce que la préservation pourrait offrir.

Cela mérite une véritable réponse, pas simplement des paroles rassurantes. Les êtres humains sont profondément sociaux ; le sens de la vie, l’identité et le bien-être découlent tous principalement des relations humaines. Imaginer une existence sans personne qui vous connaisse, sans personne qui partage vos repères, ressemble moins à une continuité qu’à un exil. Prenons donc ce scénario au sérieux, examinons l’hypothèse qui s’y cache, puis faisons la comparaison qui compte vraiment.

Une petite silhouette sous un vaste ciel serein, tandis que deux autres silhouettes chaleureuses s'approchent doucement pour l'accueillir
Toute civilisation capable de vous redonner vie aura bien plus tendance à vous accueillir qu’à vous abandonner.

L'idée sous-jacente est que le renouveau implique un abandon

Cette crainte part discrètement du principe que vous vous réveilleriez véritablement seul, que celui qui procéderait à votre réanimation vous rendrait conscience, puis vous laisserait affronter sans aide un avenir incompréhensible. Mais quand on y regarde de plus près, cette hypothèse commence à vaciller.

Toute civilisation capable de procéder à une résurrection est extraordinairement sophistiquée. Pour restaurer la structure neuronale, réparer les dommages causés par la conservation et redonner conscience à des tissus vitrifiés, elle aura résolu des problèmes que nous classons actuellement dans la catégorie de la science-fiction. Cela implique des progrès considérables en médecine, en matière de coordination et de ressources disponibles. La réanimation n’est pas comparable au fait de se réveiller d’un sommeil et de reprendre le cours normal de sa vie ; il s’agit d’une intervention massive, délibérée et très gourmande en ressources. L’image d’une société capable de tout cela, mais qui ne se donnerait pas la peine de vous aider à vous remettre sur pied, n’est pas vraiment cohérente. La même compétence qui rend la réanimation possible rend improbable une réanimation sans accompagnement.

Nous mettons déjà en place des mesures d’accompagnement pour des transitions bien moins importantes. Les réfugiés qui arrivent dans un nouveau pays bénéficient d’une formation linguistique et d’une orientation. Les personnes sortant de longues peines de prison bénéficient de programmes de réinsertion. Le renouveau est un bouleversement plus radical que ces deux situations, et c’est précisément cette radicalité qui rend le soutien nécessaire, et non facultatif. On s’attendrait au minimum à une explication de ce qui s’est passé, à une orientation dans le temps et l’espace, à une aide pour comprendre ce qui a changé, et à un accompagnement pour retrouver un fonctionnement de base. On pourrait également s’attendre à un soutien psychologique et à la mise en relation avec d’autres personnes vivant la même expérience.

Vous n'êtes peut-être pas aussi seul que vous le craignez

D’autres personnes préservées modifient également le tableau. Vous ne seriez pas nécessairement le seul à être ramené à la vie. D’autres personnes de votre époque pourraient être ramenées à peu près au même moment, partageant vos repères et votre désorientation, ce qui constitue un véritable terrain d’entente qu’une personne originaire de ce futur ne pourrait offrir. À l’instar d’immigrants d’un même pays qui se retrouvent sur une nouvelle terre, les personnes ramenées à la vie tisseraient probablement des liens fondés sur leur origine commune et leur déracinement. Certains membres s’organisent directement dans ce sens. Des amis se font préserver ensemble. Les familles optent pour la préservation afin que les retrouvailles restent possibles. C’est l’une des raisons tacites pour lesquelles les gens présentent tout cela comme un acte d’amour.

La nature de cette société future est véritablement inconnaissable, et nous ne devrions pas prétendre le contraire. Mais une civilisation qui aura résolu le problème de la résurrection aura probablement aussi atténué la pénurie de ressources à l’origine de la plupart des dysfonctionnements sociaux actuels, ce qui laisse entrevoir une plus grande capacité à absorber les cas atypiques, et non l’inverse. Il est également tout à fait possible que les personnes ressuscitées soient considérées comme précieuses : témoins directs d’une époque disparue, dépositaires d’un contexte désormais perdu. Vous pourriez être accueilli à bras ouverts précisément en raison de vos origines, et non malgré elles.

La comparaison qui compte vraiment

Passons maintenant aux choses sérieuses. Même avec du soutien, même entouré d’autres personnes ressuscitées, même dans un avenir accueillant, vous seriez tout de même confronté à un profond déracinement. Toutes les personnes de votre première vie auraient disparu, à moins qu’elles n’aient elles aussi été préservées. Tout votre contexte culturel appartiendrait au passé. Il s’agit là d’une véritable perte, d’un véritable deuil, et cette peur n’est pas irrationnelle. La question est de savoir si elle est suffisamment grave pour refuser catégoriquement la préservation, et pour y répondre, il faut nommer la véritable alternative.

L’alternative n’est pas une continuité confortable. L’alternative, c’est la mort conventionnelle. Elle élimine tout lien passé, mais aussi tout lien futur. On ne se réveille pas seul ; on ne se réveille pas, tout simplement. Le véritable choix se situe donc entre un éventuel déracinement accompagné d’un soutien et une cessation certaine et définitive. Vu sous cet angle, se réveiller seul dans un monde inconnu commence à paraître moins insupportable que de ne pas se réveiller du tout. Au moins, on serait conscient, capable de tisser de nouveaux liens, capable de trouver un sens dans un environnement inconnu. C’est, en fin de compte, le même pari asymétrique sur la valeur attendue qui sous-tend toute la biostase, visant la partie de vous-même qui craint le plus la solitude. Et il repose sur les mêmes fondements que le reste de la biostase. Ce qui fait de vous ce que vous êtes, c’est une structure. Cette structure peut être préservée et transmise. C’est là le sujet de la mémoire, de l’identité et du cerveau.

Ici, la résilience humaine n’est pas un cliché ; c’est une réalité avérée. Les personnes qui émigrent vers des cultures radicalement différentes, qui survivent à la guerre et au déplacement, qui endurent la perte de toute leur vie d’avant, se reconstruisent très souvent une existence qui vaut la peine d’être vécue. Elles pleurent ce qui n’est plus tout en s’engageant dans le présent. Vous seriez confronté à une version plus extrême de cela, mais les capacités sous-jacentes — créer des liens, s’adapter, trouver un sens, apprendre à fonctionner dans un système inconnu — ne s’évanouissent pas simplement parce que le temps a passé.

Il y a aussi une part d’honnêteté en vous. Certaines personnes ont tellement besoin de certaines personnes qu’elles auraient véritablement du mal à s’en passer ; d’autres s’adaptent plus facilement à de nouveaux contextes. Aucune des deux attitudes n’est meilleure que l’autre, mais connaître votre propre fonctionnement aide. Si vous avez déménagé dans un autre pays, changé de carrière et reconstruit un réseau social après une rupture, vous avez là la preuve de votre capacité d’adaptation. Si ces changements vous ont semblé dévastateurs, c’est là aussi une preuve qui mérite d’être respectée. Vous pouvez également vous prémunir. Certains membres constituent de vastes archives sur eux-mêmes, leurs relations et leur époque. Ces archives aident les futurs soutiens à comprendre la personne qu’ils restaurent. Elles offrent également à votre « moi » ressuscité un fil conducteur vers votre propre passé.

Le véritable choix ne se situe pas entre une continuité confortable et un exil solitaire ; il s'agit plutôt de choisir entre un éventuel déplacement accompagné d'un soutien et la certitude de ne jamais se réveiller.

Alors, affrontez ce scénario avec honnêteté plutôt que de le rejeter. Imaginez : vous vous réveillez dans un avenir inconnu, soutenu mais déconnecté de tous ceux que vous connaissiez. Est-ce supportable ? Pourriez-vous construire une vie qui ait du sens à partir de là ? Pour certaines personnes, la réponse est sincèrement « non », et c’est une position légitime qui mérite le respect ; si l’isolement vous semble insurmontable, la préservation n’est peut-être pas la solution qui vous convient. Pour d’autres, même une vie isolée vaut mieux que la fin, et cela est tout aussi légitime. Cette peur n’a pas de solution objectivement correcte. Elle renvoie à la question la plus personnelle qui soit : qu’est-ce qui donne un sens à votre existence ? Une deuxième question s’ensuit : ce sens pourrait-il survivre s’il était transposé dans un monde auquel vous ne vous attendiez pas ? C’est pourquoi cela reste une décision intrinsèquement personnelle.

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