Il existe une vision romantique de la cryogĂ©nisation qui se situe entiĂšrement dans le futur, peuplĂ©e de nanorobots et de rĂ©surrections. Cet article traite en revanche du prĂ©sent, bien moins romantique, qui se rĂ©sume principalement Ă la plomberie, Ă la rĂ©frigĂ©ration et aux vĂ©hicules. Or, câest justement cet aspect qui sâavĂšre dĂ©terminant, car la qualitĂ© dâune conservation se joue bien avant lâintervention de toute technologie future, en fonction dâun matĂ©riel qui permet de gagner ou de perdre des minutes.
Il est utile de garder Ă l'esprit un principe fondamental tout au long de cet exposĂ© : chaque dispositif dĂ©crit ci-dessous a pour but de vaincre un mĂȘme ennemi. Cet ennemi, c'est l'ischĂ©mie, c'est-Ă -dire le manque d'oxygĂšne qui survient dĂšs le moment du dĂ©cĂšs lĂ©gal, et l'objectif technique se rĂ©sume toujours Ă l'une des deux options suivantes : passer Ă l'Ă©tape suivante plus rapidement, ou la mener de maniĂšre plus rĂ©guliĂšre. Si un Ă©quipement ne rĂ©pond Ă aucun de ces deux critĂšres, il n'a pas sa place dans la trousse de secours.

L'ambulance, c'est la date limite incarnée
LâĂ©lĂ©ment Tomorrow.bio le plus caractĂ©ristique de Tomorrow.bio est lâambulance « biostasis » : une unitĂ© mobile de terrain qui amĂšne la salle dâopĂ©ration au patient, et non lâinverse. Elle est immatriculĂ©e en tant que vĂ©hicule funĂ©raire, ce qui peut sembler nâĂȘtre quâune simple formalitĂ© administrative jusquâĂ ce que lâon comprenne ce que cela permet. Cette immatriculation autorise le vĂ©hicule Ă franchir lĂ©galement les frontiĂšres de lâUnion europĂ©enne avec un patient Ă bord, ce qui fait toute la diffĂ©rence entre commencer la perfusion prĂšs du lieu du dĂ©cĂšs et la commencer plusieurs jours plus tard dans un autre pays.
Câest lĂ le pari technique central de la biostase europĂ©enne, concrĂ©tisĂ© dans le mĂ©tal : au lieu dâacheminer un corps vers le produit de conservation, on amĂšne ce dernier jusquâau corps. La course contre la dĂ©gradation cellulaire se gagne sur le terrain, ou ne se gagne pas du tout, et lâambulance existe pour que ce terrain soit lĂ oĂč se trouve le membre. La logistique qui rend cela lĂ©gal au-delĂ des frontiĂšres constitue un sujet Ă part entiĂšre, abordĂ© dans les rubriques « logistique », « formalitĂ©s administratives » et « transport ».
Matériel de refroidissement : le premier levier sur lequel vous pouvez agir
Avant toute intervention chirurgicale, la mesure la plus rapide Ă mettre en Ćuvre consiste simplement Ă refroidir le patient, car le froid ralentit les processus chimiques responsables de la dĂ©composition. L'Ă©quipe utilise des systĂšmes de refroidissement portables et des bains de glace pour commencer Ă faire baisser la tempĂ©rature du patient dans les minutes qui suivent le constat du dĂ©cĂšs.
La subtilitĂ© technique rĂ©side ici dans le fait que le refroidissement ne se rĂ©sume pas Ă la tempĂ©rature finale, mais dĂ©pend Ă©galement de la vitesse de refroidissement ; un indicateur utile pour Ă©valuer la qualitĂ© de la conservation est la vitesse de refroidissement initiale, normalisĂ©e par rapport au poids du patient. Un corps plus volumineux emmagasine davantage de chaleur et se refroidit plus lentement ; ainsi, un mĂȘme Ă©quipement produit une courbe diffĂ©rente selon les personnes, et lâĂ©quipe en tient compte dans sa planification. Un refroidissement rapide et prĂ©coce ne remplace pas lâeau contenue dans le corps par un agent protecteur, mais il permet de gagner du temps pour les Ă©tapes qui le font, ce qui correspond exactement au gain de quelques minutes sur lequel repose lâensemble du dispositif.
Maintenir la circulation sanguine aprĂšs l'arrĂȘt cardiaque
Un bain de glace refroidit la surface du corps, mais câest lorsque le systĂšme circulatoire continue Ă faire circuler le sang que le cerveau se refroidit et est protĂ©gĂ© le plus rapidement. Câest pourquoi la trousse dâintervention comprend un appareil de compression thoracique mĂ©canique destinĂ© Ă lâassistance cardiopulmonaire, du mĂȘme type que ceux utilisĂ©s en mĂ©decine dâurgence pour maintenir la circulation sanguine.
Dans un standby , son rĂŽle consiste Ă maintenir la circulation du sang, puis des fluides de refroidissement et de stabilisation, vers le cerveau pendant la pĂ©riode comprise entre le dĂ©cĂšs lĂ©gal et la perfusion chirurgicale. Une machine accomplit cette tĂąche sans relĂąche et Ă un rythme constant, dâune maniĂšre quâaucun ĂȘtre humain ne pourrait soutenir, ce qui soulage lâĂ©quipe et amĂ©liore la rĂ©gularitĂ© du traitement. Cela sâinscrit dans le cadre plus large de la sĂ©quence standby de stabilisation, ces premiĂšres minutes au cours desquelles la plupart des lĂ©sions irrĂ©versibles sont soit Ă©vitĂ©es, soit laissĂ©es se produire.
C'est au niveau du circuit de perfusion que l'uniformité est assurée
Le cĆur chirurgical de l'intervention rĂ©side dans le circuit de perfusion : les pompes, les tuyaux et les rĂ©servoirs qui Ă©vacuent l'eau du corps et la remplacent par un cryoprotecteur afin que les tissus puissent se vitrifier en une substance vitreuse au lieu de former de la glace.
Câest lĂ que la seconde partie de lâobjectif technique, lâuniformitĂ©, bĂ©nĂ©ficie dâinstruments qui lui sont spĂ©cifiquement dĂ©diĂ©s. Le circuit fait lâobjet dâune surveillance du dĂ©bit, de la pression et de la tempĂ©rature, car la diffĂ©rence entre une conservation rĂ©ussie et une conservation mĂ©diocre rĂ©side souvent dans le fait que le produit de protection ait atteint ou non toutes les rĂ©gions du cerveau Ă la bonne concentration. Une pression trop faible entraĂźne une protection insuffisante de certains tissus ; une pression trop Ă©levĂ©e risque de les endommager. La surveillance en temps rĂ©el de ces variables transforme la perfusion, qui nâest plus un simple versement alĂ©atoire, en un processus contrĂŽlĂ© et mesurĂ©, et les donnĂ©es ainsi obtenues alimentent directement le contrĂŽle qualitĂ© qui documente chaque cas.
De la table d'opération à la longue et froide
La derniĂšre Ă©tape technique consiste en un refroidissement contrĂŽlĂ© et en la mise en place du matĂ©riel de stockage destinĂ© Ă conserver le patient Ă long terme. AprĂšs la perfusion, le patient est refroidi lentement et uniformĂ©ment jusquâĂ la tempĂ©rature de transition vitreuse et au-delĂ , puis il est stockĂ© dans des dewars Ă isolation sous vide, ces systĂšmes modernes de stockage cryogĂ©nique qui maintiennent leur tempĂ©rature Ă lâaide dâun moyen aussi simple que de lâazote liquide en Ă©bullition.
La caractĂ©ristique la plus remarquable de cette derniĂšre Ă©tape rĂ©side dans le fait quâelle nĂ©cessite trĂšs peu de ressources. Un vase Dewar bien conçu est un dispositif passif, sans compresseur et indĂ©pendant du rĂ©seau Ă©lectrique ; sa seule opĂ©ration de routine consiste Ă faire l'appoint d'azote qui s'Ă©vapore lentement. Certaines configurations utilisent un stockage Ă tempĂ©rature intermĂ©diaire, proche de -140 °C, afin de rĂ©duire le risque de fissuration. Dans tous les cas, l'objectif technique passe de la vitesse Ă la stabilitĂ© : aprĂšs avoir fonctionnĂ© Ă plein rĂ©gime pendant les premiĂšres minutes, le systĂšme n'a dĂ©sormais plus rien de spectaculaire Ă faire pendant un siĂšcle, et ce de maniĂšre fiable.
Aucun de ces Ă©quipements n'a rien de prestigieux, et c'est justement lĂ tout l'intĂ©rĂȘt : en cryogĂ©nie, l'avenir s'achĂšte Ă coups de vĂ©hicules, de pompes et de systĂšmes de rĂ©frigĂ©ration qui permettent de gagner quelques minutes et de rĂ©partir uniformĂ©ment le produit de protection.
Dans ce domaine, l'ingénierie n'est pas une activité secondaire. Elle constitue la réponse concrÚte à une contrainte biologique, et le travail constant visant à faire progresser la discipline consiste en grande partie à réduire de quelques minutes les temps de réponse et à améliorer l'uniformité de la perfusion, un dispositif à la fois.
